Quand la pensée veut être libre | Propos

Quand la pensée veut être libre

Propos

«Je n’appartiens à personne. Quand la pensée veut être libre,
le corps doit l’être aussi.»

Cette phrase est restée gravée dans mon corps et dans ma mémoire.

Cette parole que l’artiste Tebaldeo dit à l’arrogant Lorenzo dans la pièce Lorenzaccio d’Alfred de Musset est en moi depuis ma première année d’élève-comédien. C’était en 1982.

Le jeune Tebaldeo que j’étais apprenait mécaniquement ce texte de Musset ; je me souviens qu’apprendre un texte était alors un rituel physique, intellectuel et mental ; il nécessitait en moi cette triple concentration ; à l’égal du sportif ou d’un skieur, je me préparais à descendre ou à parcourir une ligne droite ; cette ligne était le texte qu’il me fallait apprivoiser et digérer.

Lorsque les Subsistances m’ont fait cette proposition d’atelier Théâtre et Vidéo en prison, cette phrase m’est revenue car avec la détention la parole de Musset prenait un nouveau sens.

Mon récent travail sur la pièce de Pier Paolo Pasolini Affabulazione (création 2014) avec une équipe d’acteurs et de footballeurs a rappelé en moi ce rituel physique, intellectuel et mental …

Mémoriser et apprendre un texte pour l’acteur peut devenir un exploit sportif ; parfois il s’agit même d’un combat, faire entrer en soi ce rythme imposé par l’écriture et faire de cette écriture son propre rythme.

Il y a aujourd’hui en France dans les Maisons d’Arrêt des salles de musculation accessibles pour les détenus. Dans la prison de Lyon-Corbas chaque détenu peut bénéficier de cette activité, trois fois par semaine, librement et sans coach sportif.

J’ai construit cet atelier Théâtre et Vidéo en détention autour de trois axes :

la musculation, un texte de théâtre et la notion de combat avec deux collaborateurs : Vincent Boujon, vidéaste et Mohamed Grami, coach sportif.

Cet atelier a eu lieu du 23 octobre au 3 novembre 2017 en salle de musculation du Bâtiment 1 ; l’atelier a lieu tous les matins du mardi au vendredi, le lundi toute la journée, pendant 2 semaines.

La réalisation de cette vidéo n’est pas le tournage d’un scénario mais le fruit d’un atelier réalisé avec les détenus où le tournage des séquences faisait partie intégrante de notre projet ; nous avons convenus avec les détenus qu’aucun visage ne serait filmé et avec l’administration pénitentiaire que chacune séquence filmée ferait l’objet d’un contrôle.

L’image vidéo se concentre donc sur des morceaux de corps en travail et dans la pratique sportive en prison a été conditionnée également par l’administration pénitentiaire et le respect de l’anonymat.

Les paroles des détenus se mêlent aux vers de Racine. Leurs muscles se gonflent et les mots trébuchent; l’espoir vain de se libérer par la chair …