Œdipe Roi | Propos

Œdipe Roi

DIPTYQUE PASOLINI + SOPHOCLE
AFFABULAZIONE + OEDIPE ROI

Propos

En 2014, j’ai commencé un chemin à rebours avec la figure d’OEdipe, en mettant en scène Affabulazione, le poème dramatique du poète et cinéaste
Pasolini. Ce sont la langue, la voix et le regard contemporain de Pasolini qui m’ont guidé jusqu’à l’archaïsme et la barbarie de la tragédie de Sophocle.
Avec Affabulazione, Pasolini réinvente la tragédie grecque en concentrant l’action autour du parcours initiatique du père. C’est le personnage du Spectre de Sophocle qui ouvre ce long poème dramatique :
 » Celui qui vous parle est le Spectre de Sophocle.
Je suis ici arbitrairement
appelé à inaugurer
Un langage à la fois difficile
et facile ;
Difficile pour les spectateurs d’une société
au pire moment de son histoire,
Facile pour
les rares lecteurs de poésie.
Votre oreille devra s’y
faire.
Bref. Quant au reste,
Vous suivrez comme
vous le pourrez les péripéties un peu indécentes
De cette tragédie qui finit mais ne commence pas –
Jusqu’au moment où reviendra mon spectre.
Alors les choses changeront et ces vers acquerront leur propre saveur
Grâce à, pour une fois, leur
évidente objectivité.  »
La voix mythique de Jeanne Moreau dans le rôle du Spectre de Sophocle, enregistrée en décembre 2013 à Paris, plane sur mon spectacle.
Sa voix, aujourd’hui, nous traverse et réveille nos mémoires.
Dans Affabulazione, nous ne sommes pas à Thèbes, mais à Milan… ou dans la tête du père. Le roi de Thèbes est devenu un père-patron, riche industriel milanais. Le père fait un rêve ; un éclat de vérité vient le transpercer, le transfigure et l’hypnotise. Il est condamné à voir ce qui jusque-là était caché par le voile de la famille, de la réussite sociale et de l’ordre commun
des choses.
En 2017, le roi OEdipe, sous le triple aspect d’Emmanuel Héritier, jeune OEdipe de vingt trois ans, de Wanderlino Martins Neves dit
Sorriso, danseur hiphop brésilien et de Jean-Philippe Salério (Le Père d’Affabulazione)  entre dans la riche bourgeoisie milanaise d’Affabulazione
comme l’ange destructeur du film Théorème de Pasolini, démonstration de l’irruption violente du sentiment du sacré.
La tragédie de Sophocle nous confronte à la verticalité des rapports entre les hommes et les dieux : OEdipe Roi est le jouet et l’instrument des dieux et de
son destin. La même troupe d’acteurs, de collaborateurs et de techniciens d’Affabulazione se retrouve dans OEdipe roi.
C’est à Salvador da Bahia que je situe aujourd’hui la ville de Thèbes, le lieu de la tragédie de Sophocle. Dans Oedipe roi, nous assistons au réveil de cette ville : Thèbes transposée dans la cité brésilienne de Salvador da Bahia.
Salvador est aujourd’hui la « Rome noire », la ville sainte où tous les héritages religieux, catholiques et afro-brésiliens vivent ensemble. La verticalité des rapports entre les hommes et les dieux n’est pas un concept, elle est réelle. La
présence de cette ville que nous avons filmée en avril 2017, nous plonge dans la Grèce antique et entraîne la mise en scène entre réalité et fiction.
Ce qui m’intrigue fondamentalement dans la structure de la tragédie de Sophocle, c’est l’alternance des scènes dialoguées avec des chants ou des formes textuelles qui mettent en scène la Cité ou la parole collective. Dans
Affabulazione, deux équipes distinctes se partagent la scène : les acteurs et les footballeurs ; les footballeurs offrent une respiration au texte de Pasolini tout en composant un vague souvenir du Choeur antique.
Avec les sept interprètes d’OEdipe roi, nous inventons sur scène des rituels où
les corps, la danse, les incantations, les libations, les offrandes occupent le terrain de foot d’Affabulazione. À Salvador, nous avons filmé dans la ville un groupe de dix personnes – étudiants de l’Université Fédérale de Bahia – qui
composent un Choeur de Thèbes. Mon adaptation est imprégnée du scénario
du film de Pasolini, Edipo Re. J’aime cette candeur dans le personnage d’OEdipe, héros du débordement et de la vision, sa profonde confiance et sa détermination à vouloir changer Thèbes ou le monde…, son utopie !

Gilles Pastor