Passion / Et ils me cloueront sur le bois | Propos

Passion / Et ils me cloueront sur le bois

Propos

Et si le déroulement d’une Passion de Bach, livrée avec la plus vive exigence musicale, intégrait la notion d’ « Aujourd’hui » ?
S’il est vrai qu’une telle œuvre échappe à la datation de son écriture, tant elle s’impose immédiatement et rafraîchit notre
oreille, pourquoi y introduire cette notion ? C’est là que la proposition de Françoise Lasserre prend toute sa singularité. Elle a souhaité que l’Évangile, objet des récitatifs dans l’œuvre de Bach, soit écrite par un poète de notre temps. Elle a justement pensé à Jean-Pierre Siméon qui, tout au long de son œuvre, veille à garder dans sa ligne de mire les plus hautes ambitions de la poésie sans pour autant perdre la trace de l’aventure humaine. Le principe était de ne pas réécrire mais de faire œuvre de palimpseste. Livrer une Passion, inchangée quant aux faits et épreuves qu’elle relate, mais qui soit du côté de l’Homme. Même s’il répond au nom de Jésus, à ce moment de sa vie, ce !ls de Dieu est encore un homme, simple. Un parmi d’autres. La Résurrection, qui le fera entrer dans une autre dimension, est pour après. Présentement, c’est l’heure des humiliations et des souffrances, morales et corporelles.
Scéniquement, l’apport de deux éléments active la notion d’ « Aujourd’hui ». Le premier par la présence, tout au long de l’exécution de la musique, d’un !lm projeté sur trois écrans répartis parmi les instrumentistes. Il délivre les vues d’un paysage, sans présence humaine, en proie avec les éléments naturels. Le second par la reprise, en gros plan sur les écrans d’un visage de femme qui, par l’intermédiaire de son ordinateur, s’adresse à un interlocuteur. Dans le silence de la musique, sa voix énonce l’attitude d’un homme tout au long de son martyre. Placée sur la scène, l’actrice n’est autre que le témoin anonyme d’un drame. Elle parle d’une victime comme il y en a encore chaque jour. L’adresse, dès lors, est intime, nullement déclarative, solennelle. Laissons à Bach le pouvoir de sanctification et gageons que ce témoignage invite à la méditation.

Jean-Pierre Jourdain, metteur en scène